Ma madeleine : Le far breton – Aurélien Kerzerho

Aurélien m’invite au Henrietta pour boire un verre. Aurélien, c’est le chef pâtissier de la pâtisserie Mélilot. Le mélilot, justement, cette plante du Québec qui pousse dans les champs. La première herbe aromatique qu’il a utilisée en arrivant ici. Déjà, ça raconte quelque chose.

On s’installe. L’ambiance est douce, propice à la discussion. Je lui pose la question presque comme s’il y attendait.

« C’est quoi, ta madeleine de Proust? »

Il sourit. Il prend un petit temps.

« Ma madeleine de Proust… honnêtement, il y en a plein. »

Je lui demande de ne pas trop réfléchir. De me dire la première chose qui lui vient en tête. Celle qui lui rappelle un souvenir heureux.

« L’éclair à l’ancienne, avec le fondant hyper sucré. Ou attends… non. Le far breton de ma mère. »

Je relève la tête.

« Un far breton? »

Il hoche la tête.

« Oui. Et en plus, il était bicouche. »

Je lui demande ce que ça veut dire exactement. Il m’explique que le gâteau avait deux textures à l’intérieur. Une partie bien cuite, l’autre plus fondante, presque comme un mi-cuit. Je lui dis que je n’ai jamais mangé un far breton comme ça.

« Moi non plus d’ailleurs. Il n’y a que ma mère qui réussissait à le faire. »

Je lui demande s’il a essayé d’en refaire un.

« Bien sûr que oui. Mais je n’y suis jamais arrivé. »

Il me raconte qu’il a demandé la recette, mais que c’était une recette à l’ancienne. Une cuillère de ça, un peu de ci. Rien de précis. Je lui dis que je vois très bien le genre. Que j’ai parfois envie de mettre une GoPro sur ma mère pour documenter ses recettes.

Il rit.

Je lui demande si elle en cuisinait souvent.

« Oui, surtout quand on recevait des gens. »

Je reformule. Je lui dis que, pour lui, ce far breton est associé aux visites.

« Exactement. Juste à l’odeur, je savais qu’il allait y avoir du monde à la maison. »

Je trouve ça fascinant. Le fait qu’un dessert puisse annoncer un moment social avant même que les invités arrivent. Je lui demande s’il la regardait cuisiner.

« Jamais. »

Il me dit ensuite quelque chose qui me surprend.

« En vrai, je ne me considère pas tant comme un foodie. »

Je lui demande alors comment il se définit. Il me parle de structure, de précision, d’architecture.

« Pour moi, la pâtisserie, c’est de l’art. J’ai toujours été dans les arts. Le dessin, l’écriture. »

Je lui demande si sa mère était artiste.

« Oui. Grave. »

À ce moment-là, tout s’aligne. Je prends une gorgée de mon verre et je me dis que, finalement, la pomme ne tombe jamais bien loin de la tarte.


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